Massilia Memories #001 | Le Sous-Marin, symbole de résistance à l'extrême droite.


L'histoire du Sous-Marin démarre en 1994 à l'initiative de Loïc Taniou et Thierry Curbelié, deux copains de Lycée issus du mouvement alternatif. Ensemble ils montent l'association Loi 1901 'Les Productions du Sous-Marin' et organisent une poignée de concerts. Le projet est culturel, artistique, social et vise à favoriser l'accès aux musiques actuelles au plus grand nombre via une programmation artistique éclectique et ouverte.



En octobre, grace à l'opération Café Musical lancée en 1990 par Jack Lang, l'association récupère et retape un local de 350 places dans un sous-sol du centre ville de Vitrolles pour créer une salle de concerts orientée vers les musiques actuelles. Le Sous-Marin est né et le succès immédiat. Pendant trois ans la salle tourne à une moyenne de 40 concerts et plus de 8000 entrées par an. Près de 60 groupes de notoriétés variables se succèdent sur les planches, allant de Ludwig Von 88 à Lofofora en passant par Burning Heads, Zebda, Miossec, Jean-Jacques Milteau, Millencolin, Refused, Youth Brigade, Bouncing Souls, D.O.A. ou encore Les Garçons Bouchers.



Les problèmes du Sous-Marin commencent en 1997 lorsque les musiques actuelles vont se télescoper avec le Front National.

Bruno Mégret se présente aux élections municipales de Vitrolles en 1995 mais échoue au second tour contre le Maire PS sortant, Jean-Jacques Anglade. Le Secrétaire Général du Front National parvient toutefois à obtenir l'annulation du scrutin par le Conseil d'Etat en 1997 pour un dépassement des frais de campagne. Mégret ayant été déclaré inéligible entre temps, il ne peut se présenter aux nouvelles élections et place son épouse Catherine dans la bataille. Celle-ci devient maire de Vitrolles le 9 février 1997. Le Front National est au pouvoir et l'opération de formatage culturel en marche.

Le Sous-Marin devient rapidement un espace de résistance lorsque les associations et lieux culturels de Vitrolles sont bridés par la municipalité. Le FN voit en effet d'un mauvais oeil un lieu de culture prônant l'accueil des RMIstes et des étudiants. Pour la Mairie, culture doit rimer avec folklore provençal.



La première attaque est portée le 19 juin 1997, peu après les élections législatives. Le Conseil Municipal diminue de moitié les subventions versées aux associations (passant de 9 à 3,8 millions de Francs) et ne renouvelle pas les 200.000 Francs d'aides versés au Sous-Marin (représentant 20 % de son budget). Le motif ? La salle, qui refuse toute censure, proposerait en effet une "programmation musicale développant les mauvais instincts de la jeunesse". La Mairie menace en outre de reprendre les locaux, jusque là prêtés par la ville. En parallèle de ces décisions, les époux Mégret soutiennent des associations proches de l'Extrême Droite comme la Fraternité Française qui empoche 300.000 Francs de subvention lors de son premier exercice.

La Mairie ne s'arrête pas au cas du Sous-Marin et licencie l'ensemble des éducateurs de rue. Même sort pour Régine Juin, directrice du Cinéma Les Lumières, coupable de programmer des courts métrages sur le SIDA et débarquée peu avant la fermeture définitive de la salle. Pas très loin de Vitrolles, la Mairie frontiste de Marignane suspend quant à elle ses abonnements aux journaux de Gauche pour les remplacer par des publications d'Extrême Droite et la Bibliothèque Municipale d'Orange arrache les pages des livres de Jean-Claude Izzo consacrées au FN. Ambiance.

En réaction à ces mesures, un concert de soutien est organisé le 4 octobre 1997 au Stadium de Vitrolles avec des groupes tels que Noir Désir, Massilia Sound System, Miossec, Les Thugs, Burning Heads et Biocide. L'événement provoque une forte mobilisation de la jeunesse, mais également des associations et artistes qui s'organisent pour soutenir l'association du Sous-Marin. La présence de 4.000 personnes permet de dégager un bénéfice de 80.000 Francs.



Le 6 octobre 1997, soit seulement deux jours après le concert, la Mairie Front National réagit avec virulence. Sans la moindre autorisation judiciaire, les employés municipaux, conduits par le Premier Adjoint Hubert Fayard, forcent l'entrée des locaux du Sous-Marin avant de tout simplement murer et sceller la porte du lieu. L'arrêté municipal prononçant la mesure, daté du 3 octobre, est placardé à l'entrée de la salle et sur les murs de la Ville. Il évoque des "raisons de salubrité publique et d'intégrité de gestion" couplées à du recel de fausse monnaie et du trafic de drogue. Catherine Mégret estime en effet que le lieu "entraînait de graves nuisances pour les habitants, qu’il y régnait une ambiance néfaste pour les jeunes puisque la drogue y circulait sous le manteau et que des groupes s’y produisaient appelant à l’incivisme, à la violence, voire à la délinquance".



Peu avant, dès huit heure du matin et sous couvert de la présence d’un Huissier de Justice, une fouille musclée opérée par les employés municipaux (dont le chef de la sécurité et le chef informaticien de la Ville) avait en effet permis de dénicher trois barrettes de résine de cannabis et sept fausses pièces de 10 Francs (scotchées sur la caisse en souvenir)... Objets litigieux qui seront soigneusement remis aux fonctionnaires de Police arrivés sur place bien après l’intervention de la Mairie.

Une manifestation de soutien réunissant 2.000 personnes est organisée le 11 octobre sur la Place Nelson Mandela. L'équipe du Sous-Marin, accompagnée de Bertrand Cantat (Président du Comité de Soutien) et de plusieurs partenaires publics, associations, artistes, personnalités du spectacle et du monde politique, prennent la parole pour défendre le lieu de vie culturel.



Le Sous-Marin s'en remet à la justice et porte plainte pour diffamation et viol informatique de ses fichiers. Saisi en référé, le Président du Tribunal de Grande Instance d'Aix en Provence condamne la municipalité FN le 17 octobre 1997 pour "effraction, voie de fait et entrave à la liberté d'association". Les locaux sont restitués et le mur cloisonnant la salle est détruit. Hubert Fayard dénonce des accusations portées par un lieu "connu pour constituer une base anti-FN".

La victoire est de courte durée. Suite à cette condamnation, la Mairie provoque un Conseil Municipal en urgence. Catherine Mégret absente pour cause de maternité, c'est Hubert Fayard qui relance les hostilités estimant que le Sous-Marin "n'a pas respecté les conditions conventionnelles" en ne mettant pas la salle en conformité avec les normes de sécurité et en ne remettant pas à la municipalité un bilan financier certifié par un Commissaire aux Comptes. La convention liant l'association à la Mairie pour le prêt de la salle est rompue pendant que les neuf élus de Gauche condamnent en vain cet "aboutissement terroriste de la politique culturelle" de la municipalité.

La mesure ne passe pas inaperçue dans la mesure où le Sous-Marin avait bel et bien adressé ses comptes vérifiés par un expert comptable et que la mise aux normes relevait normalement de la charge de la Ville, propriétaire des lieux.



En novembre 1997, Pierre Jacques, Président de l'association du Sous-Marin est donc contraint de remettre les clés de la salle à un Huissier mandaté par Hubert Fayard. La scène se passe sur le perron de la Mairie et pour l'anecdote, les clés sont accrochées à un bout de parpaing vestige des évènements du 6 octobre. Cet acte sonne le glas de la salle qui ferme définitivement, les locaux devant êtres transformés en Maison de Quartier consacrée "à l'usage de technologies multimédias".

A partir de 1997, privé de base, l'association développe son projet hors les murs en organisant des concerts dans les salles limitrophes à Vitrolles (notamment au Jas' Rod) via des échanges associatifs et sociaux. Plusieurs actions culturelles sont menées à bien : Hip Hop Connections, intervention en milieu scolaire ou en centres sociaux, participation à la coordination associative de Vitrolles, ...

En janvier 1998, l'équipe du Sous-Marin lance l'opération 'Musiques & Citoyenneté' visant à combattre le "délit de sale musique" et recueillir par souscription 3 millions de Francs pour l'acquisition par le pouvoir public d'une nouvelle salle.



C'est dans ce cadre que l'association sillonne la France et les lieux culturels de la Fédurock (réseau de salles et clubs de Rock français) pour témoigner et ouvrir le débat : Comment combattre l'extrémisme ? Comment placer chacun face à ses responsabilités ? Quelle valeur politique accorder aux musiques actuelles ?

Au programme : débats avec des élus locaux, rencontres, expositions et concerts de janvier à mars. 20 villes seront visitées parmi lesquelles Ris-Orangis, Rouen, Alençon, Reims, Lille, Mâcon, Mulhouse, Toulouse, Mérignac, Agen, Marseille, Montpellier, Rennes, La Roche-sur-Yon et enfin Vitrolles. 30.000 signatures de citoyens, artistes et associations sont recueillies pour que le Sous-Marin poursuive son projet et retrouve un lieu de vie sur Vitrolles.

Le 13 octobre 1998, le Tribunal Administratif de Marseille, saisit sur requête du Préfet et de l'association, juge irréguliers les arrêtés municipaux prononçant la fermeture du Café Concert et la résiliation de la convention. La municipalité interjette immédiatement appel, bloquant ainsi une éventuelle réintégration des lieux.



Les 6 et 7 novembre 1998, c'est au Jas' Rod des Pennes Mirabeau que l'association fête ses quatre ans. Hasard du calendrier, le même soir est organisé sans grand succès un concert du Rock Identitaire Français (RIN) présents lors de la fête annuelle du FN à Paris et persona non grata dans toutes les villes de France. Pas à Vitrolles en tout cas.

Bien qu'exilée, l'association Le Sous-Marin est toujours présente. Elle organise notamment en 1999 le Festival "La tête dans les étoiles" qui durant un mois réunira sous un chapiteau de cirque des évènements tels que des concerts, spectacles, théâtre de rue, café-cinéma, repas de quartiers, ateliers BD et radio, théâtre, débats, café-littéraire, spectacle de cirque, ...

En novembre 2000, l'association fête ses six années d'existence et sa troisième année d'exil par deux jours de fête au Dock des Suds. Le Sous-Marin projette de reconstruire un lieu de musiques actuelles et amplifiées à Vitrolles. La réélection de Catherine Mégret au poste de maire au mois de mars 2001 brise les derniers espoirs de l'équipe quant à un retour sur les terres vitrollaises.

L'année suivante, l'association continue d'organiser des spectacles centrés sur les musiques actuelles et travaille sur l'élaboration d'ateliers de répétition pour les jeunes groupes de la ville et du département. En novembre 2001, c'est à la Friche de la Belle de Mai qu'elle fête ses sept ans avec deux affiches réunissant Enhancer, Svinkels, Biocide, Babylon Pression, Ez3kiel, Le son du peuple, Loop et Yvi Slan & Dan Cissoko.



En mars 2002, le Sous-Marin s'exile définitivement à Gardanne avec pour but de reconstruire un lieu centré sur les musiques amplifiées et actuelles. Les Mégret sont quant à eux éjectés de Vitrolles en octobre 2002 suite à l'annulation du scrutin de 2001 et l'organisation de nouvelles élections.

Vitrolles aura mis du temps a se reconstruire culturellement mais le flambeau a depuis été repris par plusieurs associations comme le Collectif Hybride qui à partir de l'an 2000 recommence à organiser des concerts de musique amplifiée à la MPT du Roucas ou à la Salle des Fêtes avec des groupes tels que Lofofora, Tagada Jones, Black Bomb A, Gojira, ...

Ironie du sort, le dernier mot de la tumultueuse histoire du Sous-Marin viens d'être écrit par la Mairie socialiste de Vitrolles. En avril 2009, la délibération numéro 16 du Conseil Municipal prononce en effet la vente pour 310.000 € d'un local communal à un laboratoire de biologie médicale. Le local en question n'est autre que celui qui abritait de 1994 à 1997 le désormais mythique Sous-Marin...


Zhou
(Juillet 2009)


Plusieurs reportages télé d'époque sur la fermeture du Sous-Marin : 01 - 02 - 03 - 04

Télécharger au format PDF l'article 'Une autre histoire du Sous-Marin à Vitrolles' par Loïc Taniou (ici).


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